Serge LHERMITTE, petit abecedaire d'attitudes corporelles et sociales en milieu urbain

Serge Lhermitte

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Le dedans n’est pas la limite du dehors et vice versa, ou l’homme sans qualité revisité par Serge Lhermitte

Serge Lhermitte fonde la plupart de ces projets sur des objets du discours social, en faisant souvent des références directes à l’actualité des débats qui rythment la vie politique de la société française. Il s’est ainsi intéressé à la responsabilité pénale des maires des petites communes, à l’abstention aux élections européennes, à l’application des 35 heures, à la réforme de la retraite, à la disparité des valeurs immobilières ou encore, dans son projet le plus récent, aux attitudes et aux codes corporels des adolescents. Comme l’indique les titres de ses travaux, La Vie de château, C.D.I et projet de vie (1999), La R.T.T. vous va si bien, C.D.I. : une émancipation du hobby (2001) ou Patrimoine Et Relevés de Paye (2004), l’objet social n’est pas une référence qu’il cherche à éloigner au profit d’une approche plus distancée, métaphorique, qui consisterait à déplacer les questions sur d’autres territoires, à traduire les formes et les valeurs dans un autre régime de signes, etc. Au contraire, le lexique, comme les éléments visuels qu’il convoque, marque une forte adhérence aux réalités sociales dans leurs aspects les plus concrets et pragmatiques. S’il est question de « relevés de paye », c’est bien de tels documents qui apparaissent quelque part dans une image. Comme on le dit d’un acteur engagé dans le débat social, Serge Lhermitte connaît bien ses dossiers. Il peut soutenir une discussion précise sur les enjeux de la mise en application des 35 heures avec l’acuité d’une personne qui, d’une part, s’est documentée sur la question et, d’autre part, a rencontré des personnes concernées sur le terrain de l’entreprise. Dans les textes qui accompagnent toujours la présentation de ses projets, on trouve d’abord un ancrage sociologique : « Lorsqu’en 1999, écrit-il, j’entame la série “ La vie de château ”, l’angoisse liée aux changements qu’allaient occasionner les 35 heures était déjà perceptible. Les employés que j’ai pu côtoyer redoutaient un dysfonctionnement dans l’équilibre, déjà précaire, entre leur emploi (salaire) et leur vie privée (accession à la propriété). La perte de salaire inhérente à la suppression des heures supplémentaires, la flexibilité des temps de travail qui s’est faite au détriment d’une régularité des temps familiaux, ont contribué à affirmer ces craintes. Mes modèles ont pour la plupart vu leurs peurs se concrétiser. » Ensuite, avec une clarté et une rationalité à ce point poussée qu’elles surprennent dans un monde de l’art qui cherche le plus souvent à échapper aux raisonnements syllogistiques, il explique comment ce constat l’amène à agir sur le terrain et à mettre à contribution des personnes avec lesquelles il engage un processus de collaboration très élaboré.

La singularité d’une telle démarche réside dans la manière dont s’effectue le passage entre l’analyse de type socio-politique d’une question et sa transcription en une situation plastique et visuelle. C’est une opération au cours de laquelle tous les paramètres de l’analyse sont redistribués dans la représentation de l’individu et de son environnement. Car dans la plupart de ses travaux, Serge Lhermitte s’attache à défaire tous les ressorts de la relation d’appartenance entre ces deux entités, relation que d’ordinaire le langage souligne par l’usage abusif de la préposition « dans » : l’individu dans son environnement. C’est à partir de cette disjonction — et de la plasticité nouvelle qui en découle — entre l’individu et son environnement que Serge Lhermitte produit les aspects les plus singuliers de son travail. Le Petit abécédaire des attitudes corporelles et sociales en milieu urbain qu’il a récemment élaboré avec des lycéens de Seine-Saint-Denis et de Neuilly-sur-Seine est en ce sens exemplaire. Au cours d’une série d’ateliers pédagogiques, il a déterminé un ensemble de notions avec les lycéens, un lexique d’une quarantaine de mots et expressions à travers lequel se dessine leur rapport à la cité : de « Arracher » à « Victime », en passant par « Glandage », « Happy slaping », « Malaise », « MP3 », « Solidarité » ou « Téléphoner ». La contrainte posée par l’artiste était qu’un terme, pour être retenu, devait pouvoir être transposé de manière lisible dans une mise en scène jouée en studio par les adolescents eux-mêmes. Parallèlement à cet inventaire des attitudes, Serge Lhermitte en a commencé un autre, celui du paysage urbain dans lequel toutes ces attitudes peuvent prendre place. En écho à des pérégrinations effectuées avec les lycéens sur leurs territoires, il a photographié des architectures, une quarantaine, classées par décennies, de 1900 à 2000, en associant un cadrage et une distance toujours identiques à l’esthétique frontale de l’inventaire. Accueilli par le Centre d’art virtuel de Synesthésie, ce projet se présente sous la forme d’une interface où, de manière très simple et ludique, on peut coupler à loisir une architecture et un mot, c’est-à-dire faire apparaître chaque scénette dans chacun des paysages urbains photographiés. Certaines de ces combinaisons ont été tirées sur bâche et exposées à différents moments de l’inauguration du projet, mais aux yeux de l’artiste il ne s’agit que de produits dérivés de l’oeuvre conçue pour Internet. Ces bâches figureront également dans l’installation qu’il élabore actuellement afin de construire une sorte d’environnement pour la consultation du Petit abécédaire en situation d’exposition.

Dès qu’il est employé sur le terrain social, le médium photographique porte avec lui une tradition esthétique du document à la fois prégnante et complexe. Face à cette tradition et ses réinterprétations contemporaines, force est de constater que les travaux de Serge Lhermitte marquent un écart. Toutefois la question de fonds reste la même, avec sa résonance ethnographique, à savoir la trame idéologique qui se glisse dans toute représentation de l’individu et de l’espace social. Il suffit de rappeler qu’au milieu des années 80, la Mission photographique de la Datar a relancé un intérêt pour le « style documentaire » (Walker Evans) en France en plaçant cette question au centre de son projet. Engageant une critique de la photographie humaniste qui avait fait de l’espace urbain un décor au centre duquel l’homme apparaissait en héros, les artistes engagés dans cet important projet ont soigneusement éliminé ou neutralisé la figure humaine dans leurs images. Invité à revenir en quelque sorte sur les lieux du crime, Robert Doisneau a photographié la banlieue parisienne en couleur, avec une chambre photographique, et sans aucune figure humaine. Il a signé là l’une de ses séries les plus importantes. Dans le vaste état des lieux du territoire français dressé par cette Mission, la figure humaine a été comme contenue par le travail spécifique de portrait confié aux photographes Despatin et Gobeli. Chez Serge Lhermitte, la disjonction entre l’individu et son contexte n’est plus une question de choix dans les modalités de leur représentation photographique, mais relève d’une intervention qui modifie leur relation en amont et en aval de la prise de vue. A ses yeux, la continuité « naturaliste » entre l’un et l’autre n’est porteuse d’aucune vérité particulière. C’est pourquoi une image chez lui résulte souvent de plusieurs prises de vue successives, de telle sorte qu’ensuite les unes puissent s’enchâsser dans les autres. C’est le cas, par exemple, dans le Petit abécédaire où toutes les vues d’architectures ont été prises avec un premier plan d’ombre afin que la scénette élaborées en studio avec les lycéens puissent s’y s’insérer au gré des combinaisons choisies par l’internaute sans que l’artifice du montage soit trop appuyé (1). Mais de ce point de vue, La R.T.T. vous va si bien est sans doute la série la plus élaborée. Après avoir photographié et dessiné ses modèles dans le cadre de leurs loisirs, il a incrusté certaines de ces images dans des papiers peints choisis avec eux chez Leroy-Merlin pour en recouvrir les murs de leurs bureaux. La photographie finale, figurant les modèles au travail dans cet environnement modifié, est présenté sur fond de quelques lés des mêmes papiers peints collés sur au mur de l’espace d’exposition. Soit une série de mises en abyme telle que le théâtre, le roman, le cinéma ou encore la mécanique du rêve les affectionnent. La vraisemblance autant que la contemplation sont mise à distance. L’esthétique classique du document est sapée, l’éventuelle méthode sociologique tourne à l’hérésie. Tout devient fragment à recomposer dans un espace critique. Et ludique, ajouterai-je. Car contenue dans la plupart des travaux de Lhermitte, cette dimension s’est affirmée dans les projets qu’il a récemment conçus pour Internet avec l’usage de la structure combinatoire (2). L’artiste semble voir dans cette dimension d’infini le moyen efficace de défaire un peu plus encore la clôture illusoire des représentations documentaires.

Emmanuel Hermange.

Notes
1. A cet effet également, les ombres des corps dans les scénettes ont été retravaillées.
2. Petit abécédaire… a été précédé par La Ville en perspective, votre espace détente et convivialité. Egalement accueilli par le Centre d’art virtuel de Synesthésie, ce projet s’appuie sur la disparité des valeurs immobilières.

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