Jean-François CHERMANN, Neuromix

Jean-François CHERMANN, Neuromix

Cette série est chapitrée à la manière d’un cours universitaire mis en forme avec toutes les ressources du multimédia.

Elle offre un ensemble de pièces conçues par l’artiste neurologue qui, sous couvert de traiter de l’actualité de divers syndromes, parodie et dénonce les excès du monde contemporain.

Jean-François Chermann utilise le corpus de la neurologie pour créer des oeuvres ressemblant à des documents scientifiques, sans apparente recherche esthétique au fort pouvoir ironique et réflexif.

La période romantique associait le génie à la folie, le distinguant de l’homme sans qualité, «normal».

Au XXIe siècle, J.F. Chermann interroge : les comportements sociaux agressifs qu'on tolère dans la vie quotidienne sont-ils bien normaux ? Ne sont-ils pas plus ou aussi fous que les comportements des aliénés ?

Né en 1964, Jean-François Chermann vit à Paris. 
Il est neurologue et artiste.

De l'homme machine à l'homme système

Des images documentant des situations banales, mettant en scène des visages anonymes. Des voix off décrivant les symptômes de pathologies affectant leurs sens, leur mémoire, leurs perceptions, leur identité. Des textes écrits avec le sérieux et la distance des communications scientifiques. Chacune des interventions de Jean-François Chermann, artiste et neurologue, étonnent et donnent à réfléchir tant elles forcent les lois bien établies qui permettent de distinguer l'art du reste. Par un système de (re)présentation qui tient de l'exposé et de la performance, le sérieux du savant est mis au service de la parodie ou de la créativité alors que l'esthétique se plie aux règles arides de la recherche fondamentale.

On lui demande : est-il "normal" d'utiliser le corpus de la neurologie pour faire une oeuvre d'art ? Il rétorque : notre rapport à la folie et les comportements sociaux agressifs qu'on tolère dans la vie quotidienne sont-ils bien normaux ? C'est entre ces questions que se situe la proposition originale de Jean-François Chermann qui a pour principales ambitions de faire percevoir les normes qui maintiennent la cohésion sociale, et de critiquer certaines dérives scientifiques comme le tout génétique ou le tout biologique, au travers d'une mise en forme déstabilisant l'idée convenue qu'on se fait de l'oeuvre d'art.

Généralement le discours sur les relations art-science vise à légitimer l'apport novateur de cette dernière à l'art. Et notamment l'utilisation de la technologie dans la fabrication de nouvelles oeuvres. Or, ce que Jean-François Chermann injecte de la science dans le domaine de l'art, c'est plus qu'une technique, c'est un univers entier de recherche très avancée dont il suggère l'objectivité et le sérieux clinique par l'utilisation de pièces ressemblant à des documents scientifiques, enregistrés sans apparente recherche esthétique comme pris dans le réel par des caméras vidéo, des appareils photographiques, des magnétophones.

Ses collections de photographies et de films super 8 trouvés dans les marchés aux puces et les échoppes du monde entier lui fournissent également des ressources de représentations évoquant l'humain, la famille, les affects... On sait que la science est un puissant accélérateur de changements dans nos façons de voir le monde. Que les modèles scientifiques inspirent les artistes et vice-versa. Sur les traces de Marey et de Mary Shelley c'est la connaissance de l'homme qui intéresse Chermann. Mais les tentatives pour le circonscrire à une machine ayant, en ce début de troisième millénaire, atteint un nouveau stade grâce aux procédés de visualisation du corps humain dans ses moindres strates, Chermann nous entraîne vers d'autres champs de recherche, ceux de l'agencement des systèmes de pensées et d'actions. Les pathologies qu'il a décrites alimentent notre revue depuis un an et demi. Des syndromes de "Charles Bonnet", "d'Alice au Pays des Merveilles", à celui du "voyageur sans bagage", ces "cas cliniques" documentent parfaitement les strates qui constituent l'identité d'une personne, aux travers des manifestations de ses dysfonctionnements. C'est également sur le rapport traditionnellement entretenu entre l'art et la folie qu'il nous interpelle avec ses descriptions de patients qui entretiennent avec le monde une relation qui leur est propre et ne ressemble pas à la nôtre.

C'est cette articulation inédite du dualisme chercheur-artiste qui nous a séduits pour la revue virtuelle Synesthésie. En se donnant entièrement dans un dialogue qui est aussi négociation entre ses deux activités, Chermann mène une entreprise d'hybridation aussi chère à notre époque qu'elle lui est nécessaire. Ce n'est pas le critère de transgression qui le rend singulier à nos yeux, la transgression étant en passe de devenir le nouveau lieu commun de l'art, c'est plutôt le champ qu'il nous ouvre sur le territoire sacré, mythique, mystérieux du cerveau. Cet organe de nos pensées, de nos décisions mais aussi de nos gestes, désirs, plaisirs, etc, ce modèle absolu de l'ordinateur, il nous en livre des clés récentes débarrassées des interprétations surréalisantes auxquelles le vingtième siècle nous avait rompus. Les hallucinations visuelles, auditives, dont ses sujets d'étude sont la proie, sont de celles qui inspirent des modèles mentaux à certains artistes qui fondent leur pratique dans un rapport plus ou moins libre à l'inconscient. Mais nous apprécions aussi chez Chermann une pratique qui s'inscrit dans un espace plus large que celui de l'art contemporain et qui, loin d'aboutir à une fétichisation du réel, tend plutôt à le rendre plus lisible et, simultanément, encore plus énigmatique.

Pourvu de son bagage scientifique, l'artiste s'attaque aussi aux cas tristement dits "normaux" l'intolérance, le mimétisme, l'instinct grégaire, autant de défauts qui pourraient aussi bien avoir une origine pathologique. Là, le scientifique manie le vrai pour en faire du faux parodiant l'assurance des médecins et les dérives de la recherche. Après lntolerantiae locus, Analyse du dysfonctionnement du lobe frontal du touriste est une nouvelle création qui lui permet de se livrer à une critique en règle de la globalisation des plaisirs, faisant au travers d'une prétendue observation scientifique qui ne laisse échapper aucun détail un tableau féroce de ce qu'il appelle "l'hypernormalité", une pathologie largement partagée.

Texte initialement paru dans Visuel(s), Revue d'arts #09 mars 2000 - Catalogue de l'exposition : Carnet d'adresses - une Oeuvre, un critique, un Artiste - Musée de Louviers.

Déplacements de territoires

Sur son curriculum vitae, à côté de sa date de naissance, Jean-François Chermann écrit "neurologue". C'est pourtant quand il présente son travail d'artiste qu'il appuie sur la spécificité de son (autre) métier. C'est le point de reconnaissance d'un territoire (le domaine scientifique) et son déplacement vers un autre territoire (le monde artistique). A partir de ce mouvement, il y a la construction d'une expérience qui se base sur la rencontre de deux espaces permettant à l'artiste de passer de l'un à l'autre sans pour autant se situer dans un entre-deux très clairement, il est dans l'un et dans l'autre.

En effet, quand Chermann indique qu'au XlXème siècle, il y avait des neurologues, des anthropologues, des criminologues et qu'aujourd'hui, il y a des spécialistes cloisonnés dans leur spécialité qui n'en connaissent plus la culture, son champ de recherche artistique lui permet de faire une étude qui construit un lien historique, archéologique, (mais aussi visuel) entre cette culture de ladite spécialité scientifique et son propre travail d'artiste. Cette culture - ou encore ce "savoir" pour emprunter le mot à Michel Foucault - passe aussi bien par la visite du musée de cire de l'hôpital Saint-Louis, par les archives photographiques de Charcot sur l'hystérie que par les recherches sur le tatouage du criminologue Lombroso.

C'est une construction qui part de l' archive - le réel- pour s'inscrire dans une histoire - la fiction. Dans le même temps, cette fiction est documentaire, elle est dans la réalité des observations. Quand scientifiquement, il observe les comportements cliniques et quand, artistiquement, il dissèque l'événement-création pour en produire une forme, il crée un processus de travail visuel qui existe en regard de son travail de neurologue et qui, en (re)visitant l'histoire, fait que la mémoire existe dans son actualité.

Texte initialement paru dans ALLOTOPIE, Numéro A - 1998 - affiche de détails artistiques.

Intolerantiae Locus

CONFÉRENCE DE GÉNÉTIQUE ET LIBERTÉ (1) 

PALAIS DE LA DÉCOUVERTE
le mercredi 25 mars à 18h30
avenue Franklin-Roosevelt - 75008

Une équipe de chercheurs aurait isolé une anomalie génétique impliquée dans la genèse de comportements agressifs et xénophobes — d'où son nom Intolerantiae locus (lieu de l'intolérance). Cette découverte fera l'objet d'une communication orale de Jean-François Chermann lors de la prochaine session de Génétique et Liberté au Grand Palais. Fondée par des chercheurs soucieux de diffuser et de discuter les orientations comme les applications de leur discipline, cette association organise régulièrement des rencontres thématiques. Au sommaire du 25 mars : "Identités biologiques", avec la participation de Christiane Silliau, philosophe.

À l'heure où, aux Etats-Unis, certains scientifiques parlent du "gène de l'homosexualité" tandis que d'autres invoquent des arguments génétiques pour expliquer "le faible Q.I. moyen des Noirs américains", où la revue Science et Avenir titre sur "les hormones de la violence", la découverte rapportée par Jean-François Chermann ne surprend qu'à moitié. Elle rassure même. Observée chez 280 électeurs du parti de la Défense Nationale (DNF), cette anomalie génétique donne lieu à des prospectives thérapeutiques (médicales et chirurgicales) encourageantes : le comportement des patients volontaires pour suivre un traitement a en effet connu une amélioration significative, certains allant jusqu'à quitter le DNF. Si les auteurs invitent à la prudence, ils attirent néanmoins l'attention sur l'avancée que constitue cette découverte sur le terrain de la santé et de l'ordre publics. Et pour cause. il y va peut-être de l'avenir de la démocratie!

Reste à admettre un présupposé de taille : envisager comme pathologique un comportement électoral, si intolérant soit-il ! Reste également que Jean-François Chermann, neurologue dans le civil, est un artiste - qui se considère comme un chercheur. S'il s'agit d'un canular ou d'une imposture -il y a des précédents-, le rire est amer : cette fiction-là fait froid dans le dos. Et si c'était vrai ? Atypique, ce travail pose le problème de son statut. en particulier dans le cadre des conférences de Génétique et Liberté. Scientifique, anthropologique, artistique ? Artistique sans doute, parce qu'il s'autorise à franchir les cloisons derrière lesquelles s'abritent souvent professionnels et spécialistes. Artistique, quand il pointe la part d'idéologie et de croyance qui sommeille jusque dans la science. Artistique enfin, car il opère comme élément perturbateurr, invitant à réviser la question des déterminismes et à explorer la part d'ombre que sciences humaines et expérimentales sont loin d'avoir épuisée.

(1) Génétique et Liberté, 45, rue d'Ulm 75005 Texte initialement paru dans Le journal des expositions, n°53, mars 1998.

Les farces grinçantes d'un artiste neurologue

En détournant la médecine pour fabriquer des oeuvres artistiques qui dérangent et décontenancent, le Dr Jean-François Chermann met le doigt sur les dérives de notre société.

“Art conceptuel » ? L'expression rebute le Dr Jean-François Chermann, chef de clinique à l'hôpital Saint-Joseph, qui parle simplement de travail « fondé sur la réflexion ». C'est pourtant ainsi que l'on est tenté de qualifier les oeuvres artistiques de ce fils de chercheurs qui s'est décidé à devenir neurologue en lisant « L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau », l'essai d'Oliver Sacks. Lorsque ce jeune homme de 33 ans quitte – non sans regrets – les malades de l'hôpital, c'est pour aller s'enfermer dans son atelier du 20' arrondissement. Si le décor change du tout au tout, son principal sujet de préoccupation demeure identique : la médecine, qu'il détourne dès qu'elle entre dans l'outrance et s'égare en dehors des sentiers de la science.

Les oeuvres naissent beaucoup du hasard. 
Un jour, au hasard d'une visite dans la bibliothèque de l'hôpital Saint-Louis, dont il est un ancien élève, il découvre la collection de tatouages de criminels établie par le Dr Lacassagne à la fin du XIX' siècle. Reléguées dans de vulgaire boîtes à chaussures, il trouve les fiches bristol sur lesquelles le célèbre médecin avait soigneusement collé plusieurs dizaines de tatouages qu'il avait décalqués avec du papier de soie sur le bras ou le dos de la racaille de l'époque, en ajoutant au dos des annotations dignes d'un entomologiste. Une méticulosité toute scientifique pour un médecin qui, fidèle à son époque, croyait voir dans ces symboles inscrits dans la chair la marque irréfutable qui différencie le délinquant des individus sains et civilisés. Mais ces représentations intéressent le Dr Chermann, précisément parce qu'elles ont définitivement quitté le champ de la science pour entrer dans celui de « l'art, de la sociologie, de l'anthropologie criminelle ». L'artiste s'en est inspiré pour une série de dessins à la mine de plomb sur papier de soie, marouflés sur toile et enduits d'une couche de cire qui ont été exposés à côté d'autres oeuvres au centre d'art contemporain de Rueil-Malmaison. La science d'aujourd'hui peut aussi être une source d'inspiration prolifique pour Jean-François Chermann. La maladie de la vache folle (sujet de son DEA de neurosciences) a fait surgir chez lui une idée pleine d'humour : « Quand j'étais petit, j'adorais les fêtes foraines, explique-t-il. J'ai eu envie de créer un stand de tir où les cibles seraient remplacées par des têtes de vache ». Un exutoire pour les hommes victimes (même par leur faute) de l'animal. Les forains professionnels que le médecin a pu rencontrer n'ont pas trouvé à leur goût l'idée de transformer leur « chasse » (c'est ainsi qu'on appelle un stand de tir dans leur jargon) et d'aller figurer dans une exposition d'artistes de l'avant-garde parisienne. 
Lors d'un remplacement qu'il effectuait à Chantilly, le Dr Chermann a fini par trouver l'homme de la situation en la personne d'un patient parkinsonien. Un peu décontenancés, le forain et son épouse ont accepté de métamorphoser les vieilles cibles sur lesquelles leur clientèle se défoule habituellement par des « profils de vaches assez n'arholiens (bleus, roses, verts...) ». 
Ici, ce ne sont plus les vaches qui regardent passer les trains : derrière ces points qui défilent figure un immense train désespérément fixe. Cette oeuvre a été l'une des attractions d'une importante exposition d'art contemporain qui s'est tenue au Cirque d'hiver il y a un an et demi.

Dans un autre genre, le jeune neurologue vient d'organiser une « performance » (type d'événement artistique, très en vogue actuellement, au cours duquel l'artiste se met lui-même en scène). Il s'est agi cette fois d'une « communication orale scientifique », intitulée « Isolement d'un intolerantiae locus au sein d'un électorat extrémiste ». Après une longue introduction historique, tout à fait conforme à la réalité, l'orateur a doctement expliqué qu'une équipe de chercheurs venait d'isoler une anomalie génétique impliquée dans la genèse de comportements agressifs et xénophobes.
Le plus sérieusement du monde, photos et textes à l'appui, il est entré dans le détail de cette étrange « étude » menée « auprès de 280 électeurs de 14 villes du sud-est de la France », ayant voté pour un « parti de la défense nationale » qui n'est pas sans rappeler une formation politique en plein sous les feux de l'actualité.
Les patients en question ont, paraît-il, accepté de se prêter aux différents traitements qui leur ont été proposés selon les cas : « Traitement par agoniste sérotoninergique » chez ceux souffrant d'un « dêficit sérotoninergique »,
lobectomie chez ceux qui présentaient « une tumeur ou un dysfonctionnement cérébral localisé ». « Dans la majorité des cas, les résultats de ces thérapies ont été très fructueux », se réjouissent les auteurs fictifs, qui proposent d'instituer ce type de traitement « dans un intérêt de santé publique ».
Une parodie destinée à mettre en garde contre les dérives d'une partie de la communauté scientifique que les progrès de la génétique mènent sur le terrain miné du déterminisme biologique.
A entendre les réactions du public, on rit jaune : à une semaine d'intervalle, l'auteur a prononcé son texte dans une galerie d'art contemporain en vue, puis dans le cadre d'une conférence de l'association Génétique et Liberté, organisée par des chercheurs au palais de la Découverte. La première fois, aucune personne de l'auditoire n'a été dupe. Mais la seconde fois, sans doute impressionnés par le cadre très institutionnel du musée, beaucoup d'auditeurs se sont laissés prendre.
De quoi conférer à l'oeuvre un statut qui dépasse les pré-occupations purement artistiques.

Texte initialement paru dans Le Quotidien du médecin, n°6255, mercredi 1er avril 1998.